À la suite de l’élection présidentielle américaine de 2024, un terme venu de Corée du Sud s’est invité dans les discussions politiques aux États-Unis : le mouvement 4B. Sur les réseaux sociaux, certaines femmes l’ont présenté comme une réponse radicale à la victoire de Donald Trump et à la menace ressentie sur leurs droits. D’autres y ont vu une tendance numérique, amplifiée par des slogans et des vidéos. Entre les deux, il y a un mouvement féministe né dans un contexte précis, puis réinterprété de l’autre côté du Pacifique.
Que signifie réellement 4B ? Qui y participe, et que révèle son intérêt soudain aux États-Unis ? Pour le comprendre, il faut regarder au-delà des publications virales : les choix individuels, les tensions politiques et la question, plus vaste, de la place des femmes dans la société.
Quatre refus, une même contestation
Le nom 4B vient de quatre expressions coréennes commençant par le son « bi », généralement traduit par « non » ou « sans ». Elles désignent le refus de certaines relations et attentes associées aux hommes :
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Bihon : ne pas se marier avec un homme.
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Bichulsan : ne pas avoir d’enfants.
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Biyeonae : ne pas nouer de relation amoureuse avec un homme.
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Bisekseu : ne pas avoir de relations sexuelles avec un homme.
Ces quatre principes ne forment pas nécessairement une charte que chaque sympathisante devrait suivre à la lettre. Le 4B est plutôt associé à une remise en question globale des relations hétérosexuelles traditionnelles et du rôle que la société attend des femmes : se marier, devenir mère, prendre en charge une large part du travail domestique et s’adapter aux besoins de leur partenaire. Le mouvement affirme que le refus de ces normes peut constituer une forme de protestation politique.
Cette distinction compte. Une femme qui choisit de rester célibataire n’est pas automatiquement membre du 4B, pas plus que toutes celles qui adhèrent à certaines critiques féministes ne partagent forcément les quatre refus. Il ne s’agit ni d’un parti, ni d’une organisation centralisée dotée d’une carte de membre. Les descriptions du mouvement varient et son ampleur est difficile à mesurer.
Un mouvement né dans la société sud-coréenne
Le 4B s’est développé en Corée du Sud au cours des années 2010, dans un contexte de débats intenses sur le sexisme, les violences envers les femmes, les inégalités professionnelles et les normes de beauté. Plusieurs événements ont contribué à nourrir les discussions féministes, dont le meurtre d’une jeune femme près de la station de métro de Gangnam, à Séoul, en 2016. L’affaire a suscité des manifestations et des échanges sur la violence misogyne, même si son interprétation a fait l’objet de controverses.
Les militantes et les observatrices du mouvement évoquent aussi les crimes sexuels commis à l’aide de caméras cachées, les écarts de rémunération et le partage inégal des tâches domestiques. À ces sujets s’ajoute une pression sociale forte autour du mariage, de la maternité et de l’apparence. Dans un pays où les femmes sont très diplômées mais continuent de rencontrer des obstacles dans leur carrière, le choix de ne pas se marier ou d’avoir des enfants peut être à la fois personnel et politique.
Il serait toutefois réducteur de présenter le 4B comme la réponse de toutes les femmes sud-coréennes à ces enjeux. Le mouvement est visible dans certains espaces féministes et numériques, mais il ne représente pas l’ensemble de la population. Les réalités varient selon les générations, les milieux sociaux et les convictions. Comme souvent, un mot qui circule beaucoup en ligne peut donner l’impression d’un phénomène plus uniforme qu’il ne l’est.
Pourquoi le mouvement a-t-il attiré l’attention aux États-Unis ?
Aux États-Unis, le 4B a gagné en visibilité après l’élection de Donald Trump en novembre 2024. La campagne et ses suites ont ravivé les inquiétudes liées aux droits reproductifs, notamment depuis la décision de la Cour suprême de 2022 qui a mis fin à la protection fédérale de l’avortement instaurée par l’arrêt Roe contre Wade. Les règles varient désormais selon les États, et l’accès à l’avortement est devenu un enjeu majeur de la vie politique américaine.
Pour certaines femmes, le mouvement a offert une formule simple pour exprimer leur colère et leur inquiétude : ne pas se marier, ne pas avoir d’enfants, ne pas fréquenter d’hommes et ne pas avoir de relations sexuelles avec eux. Sur les réseaux sociaux, des utilisatrices ont annoncé vouloir adopter tout ou partie de ces principes. D’autres ont employé le 4B comme symbole de protestation, sans nécessairement envisager ces choix comme un engagement durable.
Le contexte américain donne à cette démarche une tonalité particulière. Les débats sur l’avortement, la contraception, l’éducation sexuelle et les droits des personnes de genre minorisé sont fortement politisés. Dans ce climat, les décisions concernant le couple ou la maternité peuvent être présentées comme des gestes de résistance. La question n’est plus seulement « Avec qui ai-je envie de vivre ? », mais aussi « Quelles structures est-ce que je contribue à maintenir ? »
La diffusion du terme s’explique également par la puissance des réseaux sociaux. Une idée complexe peut y tenir en quatre lettres, ce qui est pratique pour une vidéo courte, moins pour saisir toutes les nuances. Un mot-dièse peut faire connaître une cause, mais il ne remplace ni l’histoire de celle-ci ni les débats qui l’accompagnent.
Le célibat comme choix personnel et message politique
Le 4B interroge une idée profondément ancrée : la vie d’une femme serait incomplète sans mariage, partenaire masculin ou enfant. Refuser cette trajectoire peut permettre de reprendre du temps, de l’autonomie ou une maîtrise plus grande de ses ressources. Dans certains cas, c’est aussi une façon de ne pas dépendre d’un partenaire dans un contexte où les inégalités persistent.
Le geste politique réside dans le refus de participer à un modèle jugé injuste. Si les femmes assurent une part disproportionnée du travail domestique et de l’éducation des enfants, choisir de ne pas se marier ou de ne pas devenir mère peut être compris comme une critique de cette répartition. Ce choix ne signifie pas que chaque relation est oppressive, mais qu’une relation présentée comme « naturelle » n’est pas automatiquement équitable.
Il faut néanmoins éviter de transformer le célibat en devoir militant. Personne ne devrait avoir à justifier son désir de vivre en couple, d’avoir des enfants ou de rester seule. Un mouvement qui défend la liberté individuelle perdrait une part de sa cohérence si cette liberté se transformait en nouvelle injonction. Le droit de dire non doit aller de pair avec le droit de faire autrement.
Les questions et les critiques soulevées par le 4B
Le mouvement suscite des débats, y compris parmi les féministes. Certaines y voient une manière de rendre visibles des rapports de pouvoir souvent traités comme des affaires privées. D’autres doutent de son efficacité politique : se retirer des relations avec les hommes peut procurer une forme de contrôle à titre individuel, mais ne change pas nécessairement les lois ou les institutions.
Une autre question concerne son périmètre. Les quatre principes sont formulés autour des relations avec les hommes et du mariage hétérosexuel. Cette orientation peut laisser de côté des expériences diverses, notamment celles des femmes lesbiennes, bisexuelles ou transgenres, ainsi que celles des personnes qui vivent dans des structures familiales différentes. Les mouvements féministes ne s’accordent pas tous sur la manière de définir l’inclusion et la solidarité. Le 4B ne fait pas exception.
Enfin, les conditions de vie américaines et sud-coréennes ne sont pas interchangeables. Les systèmes de santé, les politiques familiales, les traditions sociales et les lois diffèrent. Reprendre le nom du mouvement aux États-Unis ne signifie donc pas en reprendre exactement le sens. Une même expression peut devenir un symbole de colère local, tout en gardant des racines dans une autre histoire.
Un phénomène numérique, mais pas seulement
La popularité du 4B aux États-Unis tient en partie à sa visibilité en ligne, mais il serait trop facile de le réduire à une mode passagère. Les réseaux sociaux accélèrent la circulation des idées ; ils rendent aussi plus visibles des frustrations déjà présentes. La hausse de l’intérêt pour le terme signale au minimum que des femmes cherchent des mots pour parler de leur autonomie, de leur sécurité et de leur rapport aux hommes.
Il est plus difficile de savoir combien de personnes s’engagent réellement dans les quatre refus. Les publications virales ne constituent pas un sondage représentatif, et les déclarations faites dans un moment de colère ne prédisent pas toujours des choix durables. À l’inverse, l’absence d’organisation centralisée ne rend pas une idée insignifiante : des pratiques dispersées peuvent influencer les conversations sans former un groupe officiel.
Le point important n’est donc pas de décider si le 4B va devenir un mouvement de masse aux États-Unis. Il est plutôt de comprendre pourquoi ce vocabulaire a trouvé un écho. Lorsque des décisions intimes — se marier, avoir des enfants, choisir un partenaire — deviennent des sujets de débat politique, cela révèle une inquiétude sur la liberté réelle de choisir.
Ce que le 4B met en lumière
Le mouvement invite à poser des questions concrètes. Qui prend en charge le travail domestique ? Les partenaires disposent-ils de la même liberté économique et sexuelle ? Les femmes peuvent-elles décider d’avoir un enfant sans craindre de perdre leur emploi, leur autonomie ou leur accès aux soins ? Et que se passe-t-il lorsque les lois encadrent des décisions aussi personnelles que la grossesse ?
Ces questions dépassent largement les frontières des États-Unis et de la Corée du Sud. Elles concernent la manière dont les sociétés organisent le couple, la parentalité et le travail, ainsi que les attentes qui pèsent sur les femmes. Le 4B ne propose pas une réponse universelle, et ses choix ne conviennent pas à tout le monde. Mais il rend visible une idée qui mérite discussion : une norme sociale n’est pas forcément une obligation, même lorsqu’elle est présentée comme la voie la plus ordinaire.
En définitive, le 4B est à la fois un mouvement féministe sud-coréen, un symbole repris dans le débat américain et un sujet de désaccord. Le comprendre demande de résister aux raccourcis : ce n’est ni une simple plaisanterie sur le célibat, ni un programme suivi par toutes les femmes, ni une solution magique aux inégalités. C’est une façon de contester des attentes et de rappeler que les choix les plus personnels peuvent avoir une dimension collective — sans que quiconque soit tenu de faire de sa vie privée un bulletin de vote.
